Mauritanie : Associations de migrants Entre défense de migrants et défis de reconnaissance

Entre le devoir d’association, la défense des droits des migrants et la nécessité d’une reconnaissance légale, le chemin des associations de migrants en Mauritanie reste semé d’embuches. Les secours aux membres sont difficiles du fait des  difficultés de survie financières, car au «pays d’un million de poètes», ces ressources sont aussi rares que l’eau dans le désert. Dans ces conditions, un leitmotiv traverse toutes les associations : «l’union fait la force».  Mais depuis des années les tentatives de regroupement qui sont menées se heurtent aux défis de la reconnaissance juridique par les autorités.

crédit photo http://amelochevoyage.com

En 2010, les toukaranké (migrants en bambara) se sont mis ensemble pour faire naitre la Fédération des associations de migrants de l’Afrique de l’Ouest (FAMAM) en Mauritanie. Les membres étaient ressortissants des 15 pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Ils s’étaient retrouvés avec pour objectif de faire entendre les voix des communautés migrantes de cette région et leur première action a été des plus symboliques. Ce fut d’organiser un don de sang, comme pour mêler leur liquide vital à celle de la population d’accueil. Depuis lors, tout s’est arrêté. La FAMAM s’est engagée dans un processus de reconnaissance administrative,  mais ses responsables n’ont pas pu dépasser l’étape de « l’enquête de moralité qui n’a jamais eu lieu. On ignore jusqu’ici pourquoi», explique Ibou Badiane. En tant que secrétaire général de cette fédération, il est installé en Mauritanie depuis plus de 20 ans,  où il s’est intégré, il peine à trouver les raisons de ce blocage.

L’objectif de la FAMAM n’a cependant rien de subversif. Il s’agit simplement de sensibiliser les migrants sur les conditions de vie de séjour en Mauritanie et défendre leurs droits « sur la base des bonnes relations avec nos pays». Depuis six ans cette procédure peine à aboutir et la Fédération se meurt à petit feu faute d’activité. Peut-être la démarche a pu susciter des inquiétudes, dans la mesure où « on avait à défendre certains droits », explique une source proche de l’organisation. Car la situation des migrants n’est pas toujours idyllique ici.

La FAMAM n’étant pas reconnue et ne pouvant pas agir ouvertement, les abus de droit et leurs conséquences s’accumulent au fil des ans. Un des moments difficiles reste sans doute celui des rafles, que certains migrants qualifiaient de « périodes dramatiques». Au bout de six ans d’attente d’une régularisation qui tarde à se faire jour, l’absence de concertation a entrainé un découragement au sein des membres. Premier vice-président de la FAMAM, Dr Cheikh Tidiane Thiongane estime que l’idée de la création de cette fédération «était une bonne idée. Il fallait se réunir, car les Ouest Africains étaient les plus fatigués parmi les immigrés. On a donc eu un bon départ». Chaque communauté était représentée dans cette instance qui fut la première du genre en Mauritanie. Son action devait englober la promotion des droits des migrants, l’assistance dans les contentieux juridiques, mais surtout une sensibilisation destinée à faciliter leur insertion.

Un docteur d’Etat établi à Nouakchott, qui fut membre de l’Association des ressortissants sénégalais en Mauritanie (ARSM), la première associations du genre dans ce pays, note que le travail à réaliser à l’époque était important. «Il fallait autant lutter contre l’analphabétisme des migrants que contre le manque de représentativité et de crédibilité des présidents d’association». La FAMAM s’était donc organisée «pour avoir un leadership fort et éviter les influences politiques. La Fédération devait aussi se prendre en charge financièrement, en mettant en place des activités génératrices de revenus et éviter la dépendance de la main tendue à nos ambassades».

Mais la FAMAM n’a pu faire toutes ses preuves et peine à rester crédible. Ressortissant malien, laveur de voiture, Oumar trouve que «ces associations ne peuvent résoudre aucun problème, pas plus que l’ambassade. Elles ne sont pas solides. Elles doivent faire respecter les conventions liant nos pays à la Mauritanie, mais avec elles aucun de nos problèmes n’est résolu. Il faut apprendre à se défendre soi-même en cas de soucis. Le principal problème qu’on rencontre tient à l’obtention de la carte de séjour ou à l’appui pour le retour des ressortissants n’ayant pas de moyens ou qui sont malades. Deux problèmes qui sont là, entiers».

Restée longtemps en léthargie,  la FAMAM se meurt. Les réunions se sont arrêtées, ouvrant la porte à la traversée du désert. «Pourtant elle aurait bien pu travailler avec les autorités mauritaniennes pour l’allègement des conditions d’obtention du titre de séjour. Elle aurait pu aussi palier aux problèmes internes des associations ayant souvent des leaders contestés pour manque de confiance», note Ibou Badiane. Pour que le vide ne s’installe pas trop autour des migrants, les laissant sans organisation, l’Association Mauritanienne de défense des Droits de l’homme a créé un Comité de concertation et de communication à travers lequel ils discutent dans des réunions mensuelles. «C’est un créneau à exploiter», témoigne Ibou Badiane. Car, face aux entraves à « la libre circulation des personnes et des biens, quel que soit leur statut, il y a un besoin important de suivi, de plaidoyers et d’assistance juridique ».

La FAGSEM au secours des sénégalais

Faute d’avoir ce regroupement régional à travers la FAMAM, les communautés ne sont pas restées inactives. Des tentatives émergent çà et là. La  Fédération des associations et regroupements des Sénégalais (FAGSEM) existe ainsi depuis février 2014. A sa tête, Assane Guèye. Une des priorités de son organisation est de faire face aux «nombreux problèmes sociaux » qui assaillent la communauté sénégalaise. Les ressources financières proviennent des frais d’adhésion (5000um), des cotisations mensuelles (2000um) et du soutien de bonnes volontés à travers la vente de carte de solidarité, ce qui permet de panser bien des «plaies». «L’ambassade du Sénégal est maintenant  plus à l’écoute», avec des avancées liées à la gratuité de la déclaration de naissance, note la vice-présidente de la FAGSEM chargée de la condition féminine, Yacine Dibo, mais pour le vice président Souleymane Ndiaye il faut rester en veille constante car les urgences se manifestent tout le temps. La dernière en date est relative à l’obtention de la carte d’identité biométrique de la CEDEAO. Elle fait office de carte électeur et permet la circulation des personnes et des biens dans l’espace communautaire.

Malgré tout, pour M. Ndiaye, Sénégalais vivant en Mauritanie depuis 1996, il reste toujours nécessaire « d’amener toutes les associations à se fédérer ». Actuellement, les énergies sont déployées vers la mise en place d’une Fédération des associations des communautés étrangères en Mauritanie. Un comité provisoire existe, sous la direction Soma Coulibaly, un Ivoirien. « On veut d’abord avoir le récépissé, ensuite tenir nos activités, confie-t-il. Ce sera une instance suprême de toutes les associations des communautés étrangères reconnues ». «Aventurier», comme il se définit, depuis sept ans, ex-président de l’Association de la communauté des ivoiriens en Mauritanie reconnue en 2009, il lui parait important de « s’unir pour parler d’une seule voie et plaider en faveur de  la grosse priorité qu’est l’allégement de l’obtention de la carte de séjour».

 Professeur de métier, M. Coulibaly a été à la tête de la communauté ivoirienne durant six ans. Sa mission qui était de « mettre en place une communauté des Ivoiriens et faire en sorte qu’elle soit une des plus vues et des plus actives » lui sert de repère dans ses nouvelles fonctions. A la tête de la communauté ivoirienne, il avait pu faire venir l’humoriste Michel Gohou et a contribué à la tenue du tournoi de football de l’intégration, dont la 4e édition s’est déroulée en août 2016 en collaboration avec l’Association Multiculturelle pour un Avenir Meilleur(AMAM).

Les Mauritaniens ne sont pas en dehors de toutes ces tentatives de regroupement, notamment L’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH) qui, selon son secrétaire général Amadou Mbow, intervient notamment à travers  « Migrant en scène », une rencontre d’écoute et d’échange sur les attentes de ces migrants dont l’AMDH fait « remonter les préoccupations auprès des autorités ». Il note cependant une nécessité de « restructuration » de ces associations que  « les querelles de leadership empêchent d’évoluer», notamment avec les crises internes qui surgissent. Pour lui,  «les priorités résident dans la bonne organisation, une vision claire et des principes bien définis. Il faut que les associations se mobilisent pour avoir une influence et interpeller d’avantage la société civile», ajoute-t-il. Car sur le front associatif, il y a des urgences qui ne peuvent attendre plus longtemps. Ils interpellent aussi bien les migrants que les Mauritaniens. Ainsi, «la reconnaissance des associations en Mauritanie qui est régie par la  Loi n°64.098 du 9 juin 1964 est obsolète et a besoin de toilettage. La Stratégie nationale de gestion de la migration  date de 2010 mais elle est mal vulgarisée », note-il. Sur tout cela, il y a du travail à faire.

Awa Seydou Traoré

en collaboration avec l’Institut Panos Afrique de l’Ouest

source rimweb.net

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Traoré Awa
Je suis une malienne en Mauritanie,où j'ai été honorée comme une des mauritaniennes d'exception 2015, bref une mauritanienne de cœur. Suivez moi sur "Reines d'Afrique" où la parole est féminine et universelle.

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